Persuasion - Jane Austen *****

Pas facile de se résoudre à réduire ses dépenses lorsqu'on a une haute opinion de soi-même et surtout un rang social à tenir. C'est l'amère expérience que doit vivre le baronnet, Monsieur Eliott. Flanqué de son aînée Elizabeth aussi écervelée que lui, il accepte avec difficulté de louer son domaine de Kellynch pour débarquer à Bath en tant que locataire. Toujours désireux de festoyer plus que de raison et de paraître en bonne société, il en oublierait presque d'y convier sa cadette, Anne, célibataire de 27 ans, celle qui le gêne par son esprit vif, quoique trop conciliant. Heureusement, la marraine de cette dernière, Lady Russell, veille au grain et au bien-être de sa protégée. Mais la proximité familiale des nouveaux locataires de Kellynch avec l'ancien amoureux d'Anne, l'amiral Frederick Wentworth (dont elle prit une part très active dans la rupture des fiançailles) ne la tranquillise qu'à moitié, même huit ans après.
Persuasion est certainement le roman le plus intime de Jane Austen et d'une certaine façon, sa émancipation, son affranchissement littéraire du statut de "fille de". Publié à titre posthume, Persuasion est un joli pied de nez au destin. Anne revoit son ancien amoureux, plus distant que jamais, bien décidé à fonder une famille et à narguer son ex, maintenant que les vents lui ont été favorables (normal pour un marin, me direz-vous).  

Mais au-delà des sentiments, Persuasion est un véritable pamphlet contre la petite noblesse de province qui défend plus une stature historique, complètement anachronique en raison de sa déchéance économique. Le père d'Anne, Sir Walter Eliott, vieux coq ridicule, est entouré de deux cocottes aussi cupides que stupides (Elizabeth et la veuve Madame Clay). Il s'illusionne de son passé prestigieux, en ressassant les états familiaux confiés dans le livre d'or qu'il consulte régulièrement, méprise les gens de peu et surtout les marins qui peuvent accéder aux honneurs grâce à leurs faits d'armes. Insupportable conservateur, aussi beau que snob (sans noblesse de cœur), il représente le passé et d'une certaine façon Frederick le futur, celui d'une société en mouvement, prête à redistribuer les cartes, célébrant davantage le courage que l'héritage. Il y aussi cette jolie bascule dans le couple Anne-Frederick : huit ans auparavant, elle aisé - lui, sans un sou ; maintenant elle, en économie de moyens - lui, fortuné et toujours aussi seyant.

Tout est très beau dans ce roman qui m'a touchée en plein cœur. Le volet politique m'a enthousiasmée : j'ai trouvé la caricature du père et celle d'Elizabeth (et de la benjamine Mary aussi) très bien faites. On les voit perfides et crachant leur venin sur les sans-titre (lire la colère hallucinante de Sir Eliott apprenant la visite d'Anne à son amie Madane Smith, qui saura apprécier et renvoyer ce gage d'attachement et de fidélité), on les découvre courbant l'échine devant une cousine plus royale que la reine. Il y a chez eux, toute l'arrogance des arrivistes, toute la bêtise aussi. Du côté de l'amirauté, représentée donc par Frederick, son beau-frère Monsieur Croft, ses amis Harville et Benwick, il  y a le sens du devoir et la modestie des nouvelles fortunes acquises à la sueur du front. Deux mondes en collision : l'un va aspirer l'autre, même si quelques résidus perdurent (la société des privilèges n'a guère disparu, ce serait utopique de le penser).

Comme dans les autres romans de Jane Austen (Orgueil et préjugés ou Northanger Abbey), les personnages secondaires excellent, les histoires d'amour et les coups de théâtre se succèdent, les dialogues et le scénario sont pertinents  : on ne s'ennuie pas un instant. Beaucoup mentent et jouent avec les sentiments d'autrui. Il y a surtout un couple, juste magistral et émouvant de sensibilité. Anne va cheminer et c'est peut-être là, le plus beau sillon qu'a creusé Jane Austen

Éditions Archi-Poche (superbe collection qui présente des dessins illustrant certaines scènes : franchement, j'adore ! Cela m'a rappelé mes livres d'enfance)
Traduction de Madame Letorsay 

tout sur Jane Austen et son œuvre chez Alice  

challenge Lire sous la contrainteÉnorme merci à Monsieur Laurent, notre ex-ICB tant regretté, pour ce très très beau cadeau : j'ai dévoré le livre. 

et un de plus pour le challenge de Philippe


Avant de lire Persuasion, j'ai découvert l'adaptation de la BBC filmée par Andrew Shergold. Soignée, elle présente deux interprètes formidables de modestie et de classe Sally Hawkins et Rupert Penry-Jones, accompagnés de partenaires de choix. Tous sont dans leur rôle. Il y a eu des initiatives dans le scénario, qui ne respecte pas scrupuleusement la chronologie des scènes mais globalement tous les temps forts y sont placés, même si ce n'est pas toujours à l'endroit initial. Je pense en particulier à une conversation sur l'amour et l'oubli d'Anne avec Harville dans le livre (et plutôt vers la fin du roman), avec Benwick dans le film (et plutôt vers le milieu : ce qui met ce personnage en porte-à-faux, puisque son comportement futur contredit sa pensée intime.) Sinon, il y a un rythme certain dans le film, aucune pesanteur et le visage de Sally Hawkins très expressif donne du corps à ses sentiments. La fin rapide à l'image de la course envoie certaines malversations en un temps record.  Une réussite de la BBC. Le roman et cette adaptation se complètent parfaitement.

30 commentaires:

  1. Oh bravo, tu réussis le challenge avec un titre en un seul mot!!!!
    Bon, tu as deviné que j'ai lu relu persuasion, et chéris fort mon exemplaire donnant la fin officielle et une fin délaissée par Austen (même fin bien sûr mais pas de la même manière, tu me comprends)

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    1. j'ai la fin officielle, celle qui à mon avis n'est pas celle délaissée par Jane Austen. Je n'ai lu qu'une version non VO de ce roman.

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    1. si, si et Persuasion est un titre idéal (court, efficace et sublime) !

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  3. Je ne connais pas celui ci ? J'en ai lu 4 de la grande Jane, et pour le moment je n'ai plus envie de m'y remettre car il y a pour moi quand même pas mal d'ennui dans ses romans, en général jusqu'au premier bal. Mais le coté plus intime comme tu te lis, peut être tentant...un jour sûrement. Bises Phili, ravi de voir que tu reviens sur la blogo :D :D

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    1. Ici il n'y a qu'une fête et on ne peut pas dire qu'elle soit hyper joyeuse, plutôt frustrante. J'aime ce roman donc je trouverais difficilement les mots pour le critiquer négativement.

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  4. Magnifique ce roman...! J'en garde un souvenir très fort !

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    1. oui, je pense comme toi, qu'il va me rester aussi. Bises

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  5. Je l'ai beaucoup aimé celui-ci, j'ai toujours une tendresse particulière pour Anne, qui a grandi pendant les 8 ans passés loin de Wentworth. Un très beau roman.

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    1. oui, j'éprouve la même tendresse pour cette jeune femme modeste, intelligente, empathique et d'une grande générosité. C'est un très beau personnage féminin qui mérite le bonheur, parce que sa présence allège le quotidien de nombreuses personnes. Le film est vraiment très doux aussi.

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  6. Un beau roman que j'ai plaisir à relire !

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    1. tout pareil : j'aime vraiment ce couple et chacun séparément.

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  7. J'adore ce livre, j'adore Jane Austen et je t'adore d'en parler aussi bien !

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    1. c'est mon préféré même si j'aime beaucoup Orgueil et préjugés. Bises

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  8. Je n'accroche pas du tout avec cette auteure. J'ai l'impression que je me prive de ce que tu y trouves, mais...

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    1. j'adore tout chez elle. Même Mansfield park qui me paraît le moins réussi de ce que j'ai lu est intelligent : elle est capable de se relever de tout, Jane Austen est une auteure remarquable d'intelligence. Elle est ma plus belle rencontre de la décennie en littérature.

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  9. j'adore Jane Austen et comme toi, éprouve une affection particulière pour ce roman plus cinglant et intime que les autres.

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    1. C'est celui où elle s'expose le plus aux critiques, où elle enterre "le père" définitivement (elle avait commencé avec Monsieur Bennet qui sous son air affable était un homme faible sur plein de points) et la société nobiliaire en particulier. Elle est d'une logique redoutable : j'aurais aimé l'entendre.

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  10. Problème de connexion hier, je vois que mon com n'est pas passé. Qu'est-ce que je te disais?
    Les 5 voyelles dans un seul mot : waouh !
    Merci pour ta participation à mon challenge et bon weekend.

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    1. oui et cinq voyelles uniquement !!! C'est fort, tout cela. Seule Jane Austen était capable de relever ton défi !!!

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  11. Chouette ! Je ne l'ai pas encore lu, il me reste un beau moment de lecture à découvrir :D

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    1. j'aime beaucoup cette histoire et je la défends avec les moyens du bord. Bises

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  12. Jamais lu, tu me donnes envie de remédier très vite à cette lacune. Et bravo pour les 5 voyelles !

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    1. oui, je suis très fière de mon coup, un vrai hold-up lettré !!!!! Bisous

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  13. J'ai vu l'adaptation mais n'ai pas encore lu le roman.

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    1. L'adaptation est géniale et le roman est très bien aussi, plus complet, plus logique aussi.

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  14. Mon échec 2015 sera ma lecture inachevée d'Orgueil et préjugés. (J'ai honte.)

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    1. pourquoi avoir honte ? C'est une question de timing et aussi d'envie. Alors pas de problème. Tu as le droit de ne pas aimer son écriture.

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  15. Pour ma part, je l'aime moins, je trouve qu'il manque d'humour et je reste persuadée que si elle avait eu le temps de le réviser, il y aurait eu des traces de cette subtile ironie que j'aime tant. Après, il reste quand même très bon. Je te conseille aussi l'adaptation avec Ciaran Hands parce que même si j'aime RPJ, quand on a vu le visage buriné de Ciaran, on se demande quand même comment on n'a pu croire sérieusement que RPJ était marin ;-) (j'ai vu ta réponse pour la LC)

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    1. oui, tu as raison : RPJ est trop lisse pour le rôle de marin mais qu'est-ce qu'il est classe et drôlement joli (pourtant les blonds ne m'attirent jamais) ! Je trouve qu'il porte super bien le rôle, il est présent sans en faire trop. Quant à l'humour, je pene que Jane Austen a voulu jouer dans le registre du grotesque, elle a situé son intrigue dans la critique sociale et le choc de deux mondes. En soi, un amour qui attend si longtemps ne présente pas une situation super joyeuse, non ? Et puis, il y a les éclopés de guerre comme Harville, des amours fortes qui se finissent mal (celui de Benwick). J'essaierai de découvrir la version Ciaran Hans(rien que le prénom déjà donne le ton). Bises

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