Les Immortelles - Makenzy Orcel ***

Voici un livre étrange qui à coup sûr ne fera pas l'unanimité. Lorsque je l'ai quitté, je pressentais une descente en flèche de ma part, tant les mots employés assez crus (bon, normal vous allez me dire, la situation s'y prête) et le phrasé m'énervaient. Et puis, la décantation a eu lieu (on peut dire qu'elle a mis un certain temps : j'étais à deux doigts de ne pas chroniquer cette lecture, tellement elle ne me disait rien qui vaille, tellement je ne la « sentais » pas). À bien y réfléchir, ce livre me paraît vraiment pas mal du tout et sur plusieurs registres.
Les immortelles, les prostituées de la Grand-Rue de Port-au-Prince. L'une d'elles négocie des passes auprès d'un écrivain en échange de l'écriture d'une biographie, celle de la petite, la belle et lettrée Shakira (pas la chanteuse, tout de même : il faut suivre !) : Shakira, restée « coincée sous les décombres, douze jours après avoir prié tous les saints.» après un tremblement de terre anéantissant le parc immobilier d’Haïti, fuyant sa mère bigote pour finalement s'en remettre à Dieu. Fan de l'écrivain Jacques Stephen Alexis, cette petite fugue pour se retrouver à l'âge de douze ans sur les trottoirs à tapiner : lectures dans la journée, Putain for life la nuit. Et puis cette chose se produit et tout se fige, tout disparaît, emportant l'étincelante Niña-Shakira. 

Makenzy Orcel nous propose d'entendre ces voix de femmes qu'on n'a pas l'habitude d'écouter, se démultipliant à l'envi. Un livre pour ne pas oublier Shakira et consœurs, pour ne pas taire leurs conditions d'exercice et leur souffrance : celles qui considèrent leur corps comme unique instrument, celles dont le patronyme reste la seule intimité. Au-delà de Shakira, on retient le personnage de la mère, vendeuse de bibles et de Chants d'espérance, magnifique dans sa complexité, en quête de rédemption, prête à tout pour retrouver les traces de sa fille. Makenzy Orcel superpose les histoires féminines pour n'en produire qu'une, celle d'une humanité fragile et à découvert, continuellement sous le joug masculin et la violence des rapports amoureux ou tarifés, où on exhibe plus facilement son corps que son âme (et je ne parle pas du cœur).
Les Immortelles, un premier roman surprenant et d'une certaine façon intéressant, parfaitement scandé (une chute à chaque fin de page). 

pages 34 et 35  (spécial Une Comète qui comprendra ce à quoi je fais allusion)
« Elle a su dès les premières secousses que c'était un tremblement de terre. Elle avait déjà vu ça à la télé. Mais elle n'a pas pu s'échapper. Elle était trop folle de la télé. Elle mange avec la télé allumée. Se maquille avec la télé allumée. S'envoie en l'air avec la télé allumée. (...) Je l'ai entendue, de l'autre côté de ce drap sale qui séparait nos deux lits, pressurer son client pour finir. C'est tout ce qu'elle aime, Fedna. La télé. Ces feuilletons latino-américains diffusés en fin d'après-midi. Moi aussi je me surprenais quelquefois à les regarder, ces mômeries trempées à l'eau de rose, à leur accorder une attention soutenue. Mais pas au point de bousculer un client. Me boucher les oreilles aux appels d'une copine. 
La télé prenait tout son temps pour expliquer à Fedna-la-pipeuse ce que c'est qu'un tremblement de terre. Malgré tout, elle n'a pas pu s'échapper. Elle a été aplatie avec son fauteuil par ce plafond de béton

page 65 
« Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s'il faut te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d'aboyer comme une chienne, d'être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu'après leur argent ils peuvent même arriver à saisir l'immense infini qu'est le cœur d'une femme

Éditions Zulma 

Rentrée littéraire 2012 

avis : Jérôme


emprunté à la bibliothèque 

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, Denis et Fabienne, Sharon et Anne


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18 commentaires:

  1. Mais il est beau, ce billet ! Je comprends un peu mieux ton parcours face à cette lecture... Jeme demande ce que j'en penserai ! Bon week-end...

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    1. oui et comme c'est un premier roman (d'un vrai poète), je serai très intéressée de connaître ton avis. Bises

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  2. L'histoire m'intéresse évidemment énormément, mais le style me fait hésiter... Merci pour cette découverte !

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    1. Oui, je comprends et ne te blâme absolument pas. Bises

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  3. le billet d'Yv m'avait déjà interpellée, une émission de radio avec l'auteur aussi. Et comme ma bibliothèque a eu le bon goût de l'acquérir, j'ai bien l'intention de le découvrir.

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  4. Ce livre ne me tente pas trop malgré tous les bons avis...

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    1. Mon avis reste nuancé, je ne le conseille pas les yeux fermés, voilà.

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  5. Ce doit être effectivement un livre très dérangeant et très fort.

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  6. Coucou ! Merci pour l'énorme clin d'oeil qui m'a bien fait rire :))
    Cela dit, ton billet est super mais le livre me tente moyennement... gloups.
    Bisous ma cocotte

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  7. Comme toi, mon avis est mi-figue mi-raisin. En fait je suis passé à coté alors que ce titre avait tout pour me plaire. Dommage^^

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    1. Je vais chercher le lien : avec ce livre, je suis devenue paresseuse, je n'ai pas vu les articles des copains et des copines. Bises

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  8. Je l'ai noté pour une lecture prochaine. Les avis sont souvent noirs ou blancs. Certaines fois, il faut laisser le bouquin finir son trajet en nous avant de tout balancer.

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    1. C'est ce que j'ai fait : je suis heureuse d'avoir pu surmonter cette courte épreuve et remercie ma séance de natation hebdomadaire qui m'a permis de prendre ce recul. Quand je nage, je laisse mon esprit divaguer.

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  9. Je ne suis pas tentée par ce livre mais bravo pour ton billet!

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    1. merci, Nadael et je comprends ton manque de motivation. Bisous

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