Les Immortelles - Makenzy Orcel ***

Voici un livre étrange qui à coup sûr ne fera pas l'unanimité. Lorsque je l'ai quitté, je pressentais une descente en flèche de ma part, tant les mots employés assez crus (bon, normal vous allez me dire, la situation s'y prête) et le phrasé m'énervaient. Et puis, la décantation a eu lieu (on peut dire qu'elle a mis un certain temps : j'étais à deux doigts de ne pas chroniquer cette lecture, tellement elle ne me disait rien qui vaille, tellement je ne la « sentais » pas). À bien y réfléchir, ce livre me paraît vraiment pas mal du tout et sur plusieurs registres.
Les immortelles, les prostituées de la Grand-Rue de Port-au-Prince. L'une d'elles négocie des passes auprès d'un écrivain en échange de l'écriture d'une biographie, celle de la petite, la belle et lettrée Shakira (pas la chanteuse, tout de même : il faut suivre !) : Shakira, restée « coincée sous les décombres, douze jours après avoir prié tous les saints.» après un tremblement de terre anéantissant le parc immobilier d’Haïti, fuyant sa mère bigote pour finalement s'en remettre à Dieu. Fan de l'écrivain Jacques Stephen Alexis, cette petite fugue pour se retrouver à l'âge de douze ans sur les trottoirs à tapiner : lectures dans la journée, Putain for life la nuit. Et puis cette chose se produit et tout se fige, tout disparaît, emportant l'étincelante Niña-Shakira. 

Makenzy Orcel nous propose d'entendre ces voix de femmes qu'on n'a pas l'habitude d'écouter, se démultipliant à l'envi. Un livre pour ne pas oublier Shakira et consœurs, pour ne pas taire leurs conditions d'exercice et leur souffrance : celles qui considèrent leur corps comme unique instrument, celles dont le patronyme reste la seule intimité. Au-delà de Shakira, on retient le personnage de la mère, vendeuse de bibles et de Chants d'espérance, magnifique dans sa complexité, en quête de rédemption, prête à tout pour retrouver les traces de sa fille. Makenzy Orcel superpose les histoires féminines pour n'en produire qu'une, celle d'une humanité fragile et à découvert, continuellement sous le joug masculin et la violence des rapports amoureux ou tarifés, où on exhibe plus facilement son corps que son âme (et je ne parle pas du cœur).
Les Immortelles, un premier roman surprenant et d'une certaine façon intéressant, parfaitement scandé (une chute à chaque fin de page). 

pages 34 et 35  (spécial Une Comète qui comprendra ce à quoi je fais allusion)
« Elle a su dès les premières secousses que c'était un tremblement de terre. Elle avait déjà vu ça à la télé. Mais elle n'a pas pu s'échapper. Elle était trop folle de la télé. Elle mange avec la télé allumée. Se maquille avec la télé allumée. S'envoie en l'air avec la télé allumée. (...) Je l'ai entendue, de l'autre côté de ce drap sale qui séparait nos deux lits, pressurer son client pour finir. C'est tout ce qu'elle aime, Fedna. La télé. Ces feuilletons latino-américains diffusés en fin d'après-midi. Moi aussi je me surprenais quelquefois à les regarder, ces mômeries trempées à l'eau de rose, à leur accorder une attention soutenue. Mais pas au point de bousculer un client. Me boucher les oreilles aux appels d'une copine. 
La télé prenait tout son temps pour expliquer à Fedna-la-pipeuse ce que c'est qu'un tremblement de terre. Malgré tout, elle n'a pas pu s'échapper. Elle a été aplatie avec son fauteuil par ce plafond de béton

page 65 
« Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s'il faut te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d'aboyer comme une chienne, d'être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu'après leur argent ils peuvent même arriver à saisir l'immense infini qu'est le cœur d'une femme

Éditions Zulma 

Rentrée littéraire 2012 

avis : Jérôme


emprunté à la bibliothèque 

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, Denis et Fabienne, Sharon et Anne


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Challenge Au secours, ma PAL déborde !

source : Google images, post de La Drummerie
Un courriel de Malika ne se refuse pas, une proposition de défi littéraire non plus ! Malika a repéré le challenge Livra'deux pour pal'addict de Livraddict chez Piplo. Comme aucune de nous deux ne contribue au site, nous avons décidé de garder leur idée (tout en y faisant référence, par déontologie et par honnêteté intellectuelle).

Le principe est très simple : partir à l'assaut de sa PAL (avec joie et bonne humeur, mais pas tout seul(e))
 1) choisir un autre lecteur/lectrice pour former un binôme
 2) chacun(e) dresse  la liste de sa PAL et l'envoie au copain (à la copine) qui sélectionne ensuite trois titres.
 3) L'envoyeur se charge de lire un des trois titres choisis par son/ sa partenaire avant le 30 janvier 2013.

Ma PAL complète 
Donne-moi le monde -Lloyd Jones
Les trois saisons de la rage - Victor Cohen Hadria (prêt Une Comète)
Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates (prêt Une Comète)
Vice caché - Thomas Pynchon
La pierre et le sabre - Eiji Yoshikawa
L'art de la guerre - Sun Tzu
Les paupières - Yoko Ogawa
Bis - David Eaglema
Ce que le jour doit à la nuit - Yasmina Khadra
Meurtres à la pomme d'or - Michèle Barrière
La mare au diable - George Sand
Antigone - Jean Abouilh
Zadig - Voltaire
Paroles d'étoiles

Parfums - Philippe Claudel
L'avare - Molière
Le Horla - Guy de Maupassant
Le Tartuffe - Molière
Le Misanthrope - Molière
L'ancre des rêves - Gaëlle Nohant
Les naufragés de l'autocar - John Steinbeck
Travail soigné - Pierre Lemaître (prêt Astrid Une Comète)
La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis - Francis Dannemark
Open City- Teju Cole
Witch light - Susan Fletcher
Dans  la nuit brune - Agnès Desarthe
Petit éloge des grandes villes - Valentine Goby
Le rêve du philologue - Björn Larsson
Art brut - Elena Piacentini
Le trottoir au soleil - Philippe Delerm
Celui qui attend et autres nouvelles - Ray Bradbury

PS : Je rassure Minou, Clara et Keisha ;  j'ai bien vos livres mais n'attendrai pas la fin décembre pour les découvrir (c'est pour cela que je ne les ai pas inscrits dans ma PAL).

Les trois titres que Malika a sélectionnés pour moi

                                     Ce que le jour doit à la nuit - Yasmina Khadra
                                     Un bûcher sous la neige -  Susan Fletcher  **** (petite subtilité qu'a fait disparaître Malika : livre en VO)
                                     Nous étions les Mulvaney - Joyce Carol Oates

Par égard à ma Comète chérie, mon choix est vite fait... je vous laisse deviner lequel. J'essaierai d'en lire deux.
Pour découvrir mes choix concernant les lectures de Malika, c'est ici . Si vous voulez vous joindre à nous, ce sera avec plaisir. Si vous préférez contribuer au challenge de Livraddict, c'est .

Rencontre avec Valentine Goby

Sur les starting-blocks depuis l'annonce de la venue de Valentine Goby à la médiathèque de Lezennes (59) le samedi 24 novembre à 15h, je guette le jour et enfin, le voilà enfin plutôt la voilà ! J'ai découvert son œuvre avec Des corps en silence (grâce une LC organisée par Anis) et je viens de terminer la lecture de L'échappée (billet en cours d'écriture... enfin, un jour proche).
Valentine Goby entourée des trois intervenantes de Paroles d'Hucbald
D'un abord naturel et jovial, Valentine Goby attire de suite la sympathie, a le contact aisé, exprime clairement ses pensées et opinions, vit dans son temps. Bourreau de travail, elle ne laisse aucun détail au hasard. Cet entretien réalisé par l'association littéraire Paroles d'Hucbald à Saint Amand les Eaux (59) en partenariat avec la médiathèque de Lezennes s'effectue dans le cadre de la Semaine de la solidarité internationale.
La séance se déroule en deux temps : la présentation de son roman Banquises puis celle de Lyuba, issu de la collection d'albums documentaires en littérature jeunesse, Français d'ailleurs, éditée par Autrement.

De Banquises, elle précise l'importance du pluriel : la banquise physique (celle du territoire du Groenland, en danger) et celle insidieuse dans nos têtes (cette surface intérieure nue sur laquelle on ne peut plus mentir). En partant du postulat que  les choses deviennent visibles quand elles s'effacent, elle met en parallèle l'absence de Sara (et le chamboulement au sein de sa famille, dévastée depuis) avec ce territoire géographique appartenant au Danemark, dont on parle maintenant que les craintes de son effondrement se conçoivent.

Via les questions des trois intervenantes de Paroles d'Hucbald, elle aborde les thèmes de l'absence physique, celui douloureux de la disparition, de la filiation et de la sororité (comment se construire lorsque tout vous rattache à une sœur disparue, lorsque votre mère ne se comporte plus comme telle depuis cette absence ?) mais aussi le fait d'être créant (considérant que chacun porte en lui l'univers et la somme des expériences humaines, qu'un artiste essaie juste d'entrer dans la réalité d'un autre pour compléter la sienne) et le travail d'écriture (rendre compte d'une expérience  inconnue -phobie des chiens- avec la même violence que ce qu'on a vécu -une autre phobie)


Valentine Goby, Anne-Lise Dollet (médiathèque de Lezennes), Chantal Derieppe (Paroles d'Hucbald)
Valentine Goby précise la nécessité pour elle de ressentir les lieux et d'y vivre temporairement, explique les difficultés matérielles inhérentes à la création (dossier à construire et à défendre auprès d'organismes pour gagner quelques subsides) et en vient à la rencontre avec des associations de familles de disparus(ues) : un deuil impossible (Valentine Goby réfute l'idée d'oubli parce qu'intrinsèquement, selon elle, le marquage d'une grossesse reste définitif, un contrat initial perpétuel), narre les entretiens avec deux mères de disparu(e) s'exprimant davantage que les pères, constate la désagrégation fréquente des couples face au poids de l'immense peine.

Quatre personnages : Sara la disparue ; Lisa sa cadette en mal de repères et en révolte choisit de vivre à l'exact contraire de son aînée ; la mère ne sort plus de son immense douleur et semble incapable d'envisager l'existence dans sa périphérie ; le père, le fameux spécialiste de l'oignon jaune, éternel créateur et amoureux de la quête scientifique, en vie et dans la vie, conscient du manque sans le nier, cette absence qui envahit tout l'espace.
Pour vendre l'appartement familial (dont Sara est nommée propriétaire), il faut déclarer officiellement son décès (acte administratif d'une violence insondable pour toute famille de disparu(e)). Lisa part sur les dernières traces connues de sa sœur, laissées sur le territoire du Groenland où le blanc imprime sa marque (blanc comme l'intérieur d'un hôpital, blanc comme la mort, blanc comme la banquise), où l'absence d'ombre empêche la dissimulation, l'incarnation physique du temps, où le son glisse sur la surface sans obstacle et disparaît.
Michel Quint, Valentine Goby, Chantal Derieppe
Valentine Goby précise qu'elle ne s'envisage pas comme écrivaine engagée mais ses œuvres et ses choix de sujets indiquent sa profonde empathie concernant l'écologie et l'humanité : elle collabore à la sublime collection Français d'ailleurs avec les éditions Autrement, en collaboration avec la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. C'est l'occasion d'éclairer nos enfants (et leurs parents) sur l'histoire de l'immigration en France : Lyuba conte le quotidien d'une famille de Roms en France. Son attachement à cette collection marque à sa façon, la femme citoyenne engagée dans la vie et sa volonté d'ouvrir les esprits face à une idéologie rampante et ignoble.

Cette rencontre magnifique et riche a duré trois heures : même Michel Quint (un ami de Valentine Goby) a fait le déplacement. Quand je vous dis que la vie est belle !  

Un week-end à Paris, LC et Challenges

I love Paris
Une Comète et moi avions très envie de découvrir nos visages et nos voix : ce fut chose faite le week-end dernier lors de mon petit séjour parisien. Une arrivée en Gare du Nord, des embrassades et déjà le ton est donné : nous sommes de vraies bavardes (bon, je vous rassure, ce n'était pas vraiment une surprise). Trois heures dans un café à échanger nos impressions livresques, à nous confier (nos entretiens mailiques ou smstés ont bien aidé à ce rapprochement rapide). Trois heures que je n'ai pas vues passer entre thés et chocolats, eaux minérales et Parfums (mille mercis pour ce cadeau somptueux, ma Comète chérie) et pas une seule photo (et oui, bande de curieux, pour découvrir nos binettes, il faut nous connaître... je labellise ce slogan). 
Un week-end bien rempli : déambuler dans Paris à admirer les vitraux de Notre-Dame et les bords de Seine, déguster japonais, découvrir le dernier Costa-Gavras avec mon petit frère A. chéri (Dasola en a écrit une chronique...du film, pas de mon frère : il faut suivre !), assister avec mes copines G. et A. (je suis envahie de A.) au one-man-show de Denis Maréchal au théâtre Trévise : un spectacle très sympa à un prix raisonnable, où le rire est bon enfant, sans prise de tête possible ; un humour qui me plaît beaucoup, pas racoleur ; un comique au capital (décidément !) sympathie non négligeable et au charisme comment dire... intéressant.
Le retour, fatiguée mais contente et puis embrayer sur la grande fête lilloise du Cirque (trop top, comme toujours) : j'ai parfaitement dormi la nuitée du dimanche. (PS : n'hésitez pas à consulter le post d'Une Comète en cliquant sur son pseudo en en-tête de message)

Les LC prévues

Le secret de Noël d'Anne Perry avec Malika, Une Comète, Evalire, Touloulou pour le jeudi 20 décembre.
. Le crime de l'Orient-Express d'Agatha Christie avec Une Comète, Lecture et cie pour le mardi 4 décembre.

Les nouveaux challenges (je n'en avais pas assez !) + ceux qu'il me reste à remplir (même pas peur)
chez Liyah
A la découverte dechez Minou (à la découverte des éditions Luce Wilquin)

"Oh..." - Philippe Djian ****

Après un article plus que motivant de Mademoiselle Sophie (à un moment pas top pour Miss) et celui de ma Comète préférée, je fus plus que motivée pour découvrir le prix Interallié 2012 acheté courant septembre mais lu récemment. Avant de l'ouvrir (je parle du livre, quoique...), je pense sans l'offenser que Philippe Djian collectionne certains intitulés assez mauvais (exemples : Ça, c'est un baiser, mais encore vers chez les blancs.). Franchement, "Oh..." : et pourquoi pas "Ah..." ? Finalement, "Heu..." ne serait pas si mal (c'est une blague !!!!!). Rien n'excuse ce titre, pas même la dernière réplique.
Trente jours de vie de Michèle, une femme proche de la cinquantaine où rien ne lui sera épargné :  une existence fragmentée, le spectacle douloureux de ses relations distendues ou ambiguës (c'est selon) avec son ex-mari Richard, leur fils Vincent et son nouveau foyer, sa meilleure amie et collègue Anna et son époux Robert, sa mère Irène pour qui le jeunisme devient une thérapie de résilience et enfin son séduisant voisin Patrick. Tel un puzzle, "Oh..." résume le mois compliqué de décembre de Michèle et nous permet de recoller les morceaux de ce puzzle éclaté pour mieux cerner cette obscure héroïne frappadingue, aussi disjonctée qu'amorale, aussi séduisante que courageuse : Michèle se révèle dans l'adversité et incontestablement, Philippe Djian n'avait absolument pas envie de la ménager.

Difficile de ne pas tout vous dire, tant les révélations arrivent par vagues avec un ton enjoué et dynamique, avec ce souci constant de rendre la lecture intelligente (amas d'indices). Philippe Djian arrive à nous faire aimer cette Michèle avec tous ses défauts (et elle en possède pléthore), à la faire évoluer dans ce court périmètre temporel : tour à tour mère indigne ou protectrice, constamment sur le qui-vive (on comprend) et d'un profond recul (au point de mettre sa sécurité en danger), oscillant entre trahison et fidélité, une femme dans sa globalité et sa démesure, à l'enfance perturbée, en recherche. Plus les révélations sont hallucinantes, plus j'y ai cru. Belle maîtrise du récit de la part de l'auteur qui par son phrasé simple et ordinaire, ne cherche pas les leçons de style, s'amuse de son lectorat et l'amène doucement vers la scène de la page 228. Là, on se questionne : « ce n'est pas possible que je puisse rire de cela comme cela ? ». Je reconnais le talent certain de Philippe Djian d'avoir su disséquer l'âme féminine au point d'occulter son propre genre (une belle leçon d'humilité). Au final, tout (l'intrigue, la personnalité complexe des personnages, leur positionnement) fonctionne : plus c'est gros, plus je fonce tête baissée !  Jamais, je n'ai eu la sensation d'avoir été manipulée, jamais Djian n'a raté le coche.  Je regrette juste la proximité phonique des prénoms Robert et Richard.
"Oh..." :  un livre qui ne fera peut-être pas l'unanimité mais qui m'a fait passer un moment délicieux.

Éditions Gallimard 

Rentrée littéraire 2012

prix Interallié 2012

avis : Sophie, Une Comète, Clara, Evalire

            et un de plus pour le challenge de Sharon

Note personnelle : à près d'un mois des fêtes de fin d'année, deux copinautes Clara et Leiloona organisent des jeux concours sur leur blog pour remporter des livres . N'hésitez pas à les consulter et à jouer (comme moi !). 

évasion musicale : She went quietly - Charlie Winston

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka ****

Je continue avec les prix littéraires 2012 et aborde avec plaisir le petit Fémina étranger 2012. Avec un titre pareil et une première de couverture sublime, mon choix fut vite fait et j'ai succombé tout simplement.
« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient pas mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles ...»

Un démarrage sur les chapeaux de roue et me voilà embarquée avec ces Japonaises souvent mimi, parfois mini. Première découverte de cet exode massif au XXème vers une terre promise, à la rencontre de princes charmants détaillés par écrit, usurpés à l'arrivée. Au final, point de belle demeure ou de serviteurs à disposition mais plutôt des travaux pénibles dans les champs, une servitude domestique constante, des utopies envolées et un présent plutôt lourd. Et puis l'arrivée des enfants à la double culture fragile, oscillant constamment entre l'idiome maternel et l'américain scolaire, entre Bouddha et Coca et enfin, le conflit armé entre les États-Unis et le Japon lors de la seconde guerre mondiale (Pearl Harbor et autres) engendrant la suspicion au sein du clan étatsunien puis la déportation.

Certaines n'avaient jamais vu la mer, un livre splendide sur une partie de l'Histoire américaine inconnue pour moi : outre le récit savamment orchestré par ce « nous » lancinant rattaché à des histoires personnelles de Matsuko, de Masayo etc (passant du général au particulier, au détour d'une phrase), Julie Ostuka évite l'écueil de l'essai tout en décrivant les conditions de vie, de pensée de l'époque. Elle aborde avec douceur le multiculturalisme, l'exode et le choc des civilisations, le sentiment de ne s'intégrer à rien et de renier tout (certaines travaillent comme femmes de ménage, un travail honteux pour les parents japonais, une profession tue pour ne pas jeter l’opprobre sur la famille restée là-bas), la vaillance de ces femmes qui n'ont eu de cesse d'exister au sein de leur foyer pas toujours idéal et de le raviver etc. Ce chant choral tel celui de sirènes échouées sur une plage sans possibilité de retour vers le corail originel marque les esprits par sa construction en huit chapitres bien distincts, sa forme narrative cohérente et les anecdotes tantôt douloureuses tantôt charmantes de ces personnes qui n'ont jamais abandonné ni leur fierté ni leur âme ... des héroïnes courageuses d'un temps passé dont il était urgent de rappeler le souvenir.

page 89 : concernant les enfants

« L'une voulait être couturière diplômée. L'un voulait être professeur. L'une voulait être médecin. L'un voulait être sa sœur. L'un voulait être gangster. L'une voulait être une star. Et nous avions beau voir s'accumuler les nuages à l'horizon, nous n'en disions mot pour les laisser rêver. » 

Traduction de Carine Chichereau
Éditions Phébus - Littérature étrangère

Rentrée littéraire 2012

Prix Fémina étranger 2012 (archi mérité)

emprunté à la bibliothèque 

et un de plus pour les challenges de La Part Manquante, de Catherine et de Sharon

Peste & Choléra - Patrick Deville *****

Lorsque vous avez devant vous une biographie extraordinaire truffée d'intelligence, attendant patiemment un petit avis littéraire de votre part (que vous avez du mal à rédiger: trop de pression tue l'inspiration), vous avez de quoi vous sentir tout intimidé(e) : c'est un peu ce qui m'arrive ! Surtout si l'objet en question a évité le prix Goncourt 2012 en raison d'un couronnement féminin anticipé, ma colère sourde gronde mais ma copine Hélène Choco a repris le flambeau pour exprimer tout mon énervement (oui, Phiphi, mémère devant l’Éternel, a besoin de se ménager). Reconnaissant volontiers l’honnêteté dont fait preuve Bernard Pivot, je regrette juste cet argument fallacieux et caduque : « le prix Goncourt troublé par le Fémina -ça y est, les prix se font de l'oeil maintenant... on ne pourrait pas dire ce qu'il se serait passé si Deville n'avait pas eu le Fémina, mais peut-être aurait-il eu le Goncourt - la France, terre de courageux jurys dont l'avis n'empiète absolument pas sur les plates-bandes des éditeurs ! ». Bon, trêve de bavardages inutiles (France, modèle de courtisans et de compromission à toute échelle sociale - promis, je m'arrête là !), ce n'est pas tout mais Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick attend.
Alexandre Yersin est du genre à ne pas tenir en place. Loin d'être hyperatif mais en tout cas super intelligent, ce touche-à-tout scientifique, éminent découvreur du bacille de la peste, ne s'est jamais contenté d'une place soporifique honorifique auprès de Louis Pasteur, son illustre mentor à Paris ou ailleurs. Selon le vieil adage populaire « la vie est courte, profitons-en ! », Alexandre Yersin n'a eu de cesse de connaître plusieurs existences, évitant consciencieusement les zones des conflits armés (la politique ne fait pas partie de ses trucs) : biologiste, médecin des Messageries Maritimes, bactériologiste et microbiologiste, explorateur à ses heures, initiateur du caoutchouc (sa passion pour les voitures l'explique) et d'une boisson gazeuse sucrée qui a donné les couleurs du Père Noël, il découvre son petit coin de paradis à Nah Trang, en Indochine française. Peu enclin aux relations féminines autres que filiales ou fraternelles (entretenant de nombreuses correspondances avec sa mère Fanny et avec sa sœur Émilie, éprouvant un plus grand détachement vis-à-vis de son frère), Alexandre s'entoure de garçons, partageant avec eux son savoir (et peut-être plus, la biographie laisse planer le mystère). Présenté comme misanthrope (hypothèse que je réfute), Yersin ne cherche pas la compagnie des autres et passe de longs mois dans ses montagnes, attiré par les nouvelles cultures, les peuplades inconnues. Toujours à l'écoute de son prochain -surtout lorsque ce dernier demande (a besoin d') une aide- il rapplique lorsque les pandémies se déclarent, aux injonctions de Calmette, de Roux ou de Pasteur. Homme d'honneur et aux convictions fidèles, Alexandre Yersin méritait bien cette belle biographie que Patrick Deville lui a rédigée.

Bourreau de travail et de documentations à la modestie impressionnante, Patrick Deville n'a jamais cherché à tirer la couverture à lui, évitant d'échenozer son écrit, d'où cette possible sensation de froideur qu'a notée Hélène. Toutefois, en éclairant cette vie passionnante de façon subtile, Patrick Deville laisse une très jolie empreinte dans cette rentrée littéraire 2012, un roman qui me touche par les mots que j'y ai lus. Jérôme a lui aussi succombé.
Un énorme regret : le titre Peste & Choléra que j'aurais bien renommé Yersinia pestis (leitmotiv fréquent du livre) en hommage à la découverte majeure de ce découvreur de génie et à son nom (évincé de prix prestigieux comme le Nobel de médecine, malgré la reconnaissance de ses pairs.... soupirs).

pages 200- 201 : « Roux comme Pasteur vénérait la République et le triple emblème. Et que ces trois mots l'un sans l'autre n'ont pas de sens. Que la liberté n'est pas la licence et que l'injuste ne peut être libre, qui est victime de ses passions. Que l'égalité doit être celle des chances au départ et du respect du mérite à l'arrivée, qu'en conséquence l'héritage est banni sauf s'il est affectif et se réduit à trois sous. C'est à la collectivité qu'il faut remettre l'essentiel. »

page 71 : « Tu me demandes si je prends goût à la pratique médicale. Oui et non. J'ai beaucoup de plaisir à soigner ceux qui viennent me demander conseil, mais je ne voudrais pas faire de la médecine un métier, c'est-à-dire que je ne pourrais jamais demander à un malade de me payer pour les soins que j'aurais pu lui donner. Je considère la médecine comme un sacerdoce, ainsi que le pastorat. Demander de l'argent pour soigner un malade, c'est un peu lui dire la bourse ou la vie. »

Éditions Seuil

rentrée littéraire 2012

Prix Fémina 2012
Prix du roman Fnac 2012
Prix Goncourt Phiphicourt 2012

Merci à Jean-François Delapré, libraire à Lesneven (29) au Saint-Christophe pour cet excellent conseil donné en août 2012.  

avis : Evalire, Nina

Le Chapeau de Mitterand - Antoine Laurain ****

Voilà un roman réjouissant qui a obtenu de beaux billets sur notre blogosphère, tous mérités.
Daniel Mercier a un boulot certes intéressant mais semble ne pas avoir assez confiance en lui pour suggérer que la stratégie financière choisie par son entreprise ne lui paraît pas la plus adéquate. À l'occasion d'un déjeuner dans une brasserie parisienne, il découvre que son voisin de table n'est autre que le chef d'état français, François Mitterand, accompagné de Roland Dumas et d'un fameux Michel : nous sommes en 1985- 1986. Fasciné par cette rencontre imprévue, Daniel repère au départ du trio, le fameux couvre-chef du président et décide de se l'approprier.  Ce qu'il ne sait pas encore est que ce chapeau semble ensorceler et dynamiser (voire dynamiter, c'est selon) l'existence de celui ou de celle qui le porte.

Un phrasé haletant et nourri des références culturelles et politiques de cette France des années 1980, tantôt bourgeoise tantôt populaire, une intrigue savamment dosée et relancée par la juxtaposition de procédés littéraires divers (récit, monologue, dialogues, lettres, polar), un humour gentil et intelligent, une galerie de portraits attachants, en totale révolution intrinsèque... tout le texte m'a fait passer un excellent moment. Vous y découvrirez un chapeau qui ne cesse de se faire oublier et de voyager, un propriétaire très concerné par son itinéraire, un Daniel vindicatif et en demeure de le retrouver, une Fanny enfin libérée, un Pierre à la recherche olfactive, un Bernard jouissif dans sa révolution artistique et sociologique. Allez-y, courez vers ces personnages loufoques à la ronde infernale en mutation professionnelle ou familiale, vous ne risquez que le bonheur !

pages 138-139 : « L'éducation de leur descendance amena les convives à évoquer la télévision, source de tous les maux de l'époque, petit Satan dont bien des programmes ne faisaient que tendre un miroir à la décadence contemporaine (...) Ils avaient envisagé de se séparer de leur télévision, mais bien vite des visages rassurants comme ceux de Jean d'Ormesson ou Philippe Sollers les avaient dissuadé d'une telle folie. Le seul nom de Michel Polac fit pousser des hauts cris parmi les convives mais fort heureusement, Francis Bouygues avait récemment débarrassé la France des algarades de Droit de réponse. »  

avis de Liliba, Kathel, Alex, Cathulu, Ys, Leiloona , Emma , Malika , Sophie, Une Comète ...

Éditions Flammarion

emprunté à la bibliothéque (lu dans le cadre du comité de lecture de janvier 2013)

et un de plus pour le challenge de Liliba
 

À travers les champs bleus - Claire Keegan ****

Hésitant entre un avis sur Peste & Choléra (je conçois un brin d'énervement actuellement concernant la fameuse grève blanche de certains spécialistes ou futurs à propos de la nouvelle réglementation des dépassements d'honoraires, praticiens oublieux qu'un patient demeure avant tout une personne à soigner et non une vache à lait) et  celui sur À travers les champs bleus , je me décide : place aux dames en C (Claire, Une Comète et Clara) et à un homme en M.
Indéniablement, Claire Keegan marque la littérature actuelle de sa plume fantastique, d'une douce mélancolie et d'un lyrisme hors du commun. Avec facilité, sans l'esbroufe de certains auteurs contemporains, elle écrit comme elle respire, les sentiments humains, les petites trahisons, les choix incertains, les complicités silencieuses, nos défaillances et nos envies. Plus centré sur les relations hommes-femmes-enfants, ce recueil d'amours douloureuses n'en demeure pas moins une splendeur. Claire Keegan dissémine tout au long de ses nouvelles, des petits jets (révélations brutales ou anecdotes sommaires, criantes de vérité sur un monde rural, reculé où parfois le manque de communication au sein d'une famille la consume à petit feu) tels des cailloux adressés à ses lecteurs pour continuer le chemin, ne pas perdre la trace des énormes coups de cœur éprouvés pour le très rude Cadeau d'adieu et le grandiose À travers les champs bleus. Elle aborde les thèmes de la filiation (légitime ou non, désirée ou pas) et de la paternité (subie ou assumée), l'enfer de l'abstinence imposée par la prêtrise, l'inspiration d'une écrivaine dégourdie par une rencontre surprenante (La mort lente et douloureuse), le rêve idéal des Cheveux noirs, l'abcès incandescent de La fille du forestier, le sursaut salvateur de Près du bord de l'eau, le choix de l'affection dans Renoncement  ou son contraire La nuit des sorbiers.  Avec une telle maîtrise de l'écriture, on ne peut qu'acquiescer.

page 83 : « Elle disait  que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. » 

PS: si vous avez la chance de découvrir cette auteure, n'hésitez pas une seconde sur L'antarctique et Les trois lumières.

Traduction de Jacqueline Odin (hommage à cette traductrice à la prose exceptionnelle)

Éditions Sabine Wespieser (hommage à cette maison d'édition qui fait le choix clair de publier des recueils de nouvelles. Merci infiniment).

avis de Clara , Cathulu, Jérôme, Anne, Une Comète

et un de plus pour le challenge de Sharon

 Rentrée littéraire 2012




évasion musicale : Madame - Miossec (Clara's idol)
pour toi, Une Comète , à qui je dois ce livre : je t'embrasse fort et te dis merci.

Un week-end en famille - François Marchand **

Voilà, cela m'apprendra à faire ma maligne différente : parfois sortir des sentiers battus offre quelque mésaventure littéraire. Je peux sans contestation possible affirmer qu'Un week-end en famille en fait partie (je flingue du coup mes chances au concours des meilleures contributions organisé par PriceMinister, mais reste honnête - ce n'est déjà pas si mal)
Un mariage avec Aurélie expédié à Las Vegas, il est temps de faire connaissance avec la belle-famille résidant en Samousse : c'est ce qu'envisage au cours d'un week-end le narrateur, parisien dans l'âme. Et là, la rencontre ne se déroule pas sous les meilleurs auspices (choc culturel et violent entre deux mondes diamétralement opposés - celui des passionnés de voitures et des itinéraires, celui d'un sarkosyste de gauche, prout-prout et compagnie, dénigrant systématiquement le milieu rural qu'il ne comprend pas) et vire à une longue descente aux enfers (pour les personnages et les lecteurs aussi d'une certaine façon).

J'aurais pu aimer ce roman pour les raisons présentées en quatrième de couverture : roman désopilant, jeu de massacre, orfèvre du sarcasme. Et pourtant, au lieu du cynisme vendeur, je n'y ai vu qu'une succession de réflexions méchantes, affligeantes et d'une lourdeur incommensurable. Pire, François Marchand aurait évité tous les clichés sociologiques inhérents à la comparaison entre vivre à la compagne et dans une grande métropole, mais là non plus, aucun poncif ne sera exclu : il enfonce les portes ouvertes sans éclats de rire, sans autodérision : tout en devient insupportable. On subit un humour franchouillard à la Laurent Baffie, à la Jean-Marie Bigard etc, celui qui consiste à prendre à parti un membre du public, à se moquer de sa poire et en faire glousser les autres (trop heureux d'être épargnés par cette mise au pilori médiatique). Pourtant avec le verbe et l'intelligence de l'auteur, on pouvait espérer mieux, car il a su créer un héros parfaitement inattaquable, coupable mais non responsable, avec une raison imparable, précisée lors des deux dernières pages. Certaines scènes (comme la sortie désopilante automobile de chez les cousins Ragonneau ou la rencontre avec un passionné de champignons) prouvent qu'un autre traitement, plus fin et plus intelligent, était possible, sans modification majeure de l'intrigue. De plus, la personnalité du héros aurait pu être amenée de façon plus subtile, comme a procédé Herman Koch avec le Dîner.

page 72 : « Ça faisait longtemps, peut-être une demi-heure, que je n'avais pas eu droit au «Qu'est que tu en penses ? ». J'ignorai cette phrase lancée dans le désert par une Aurélie au regard vide et me tournai d'un air résolu vers notre ami Grégory pour poser la question subsdiaire :
 - Quelle assurance avons-nous que la maison ne s'écroule avant que le remboursement n'arrive à échéance ?
Rentrée-Littérraire-V2-logoLe commercial, à ma grande surprise, ne semble pas déstabilisé. Il se livra sans délai à un rapide calcul - ce gars-là avait réponse à tout avec sa calculette - pour conclure que « si elle s'écroule après vingt-sept ans, vous êtes gagnants par rapport à un loyer. Et si elle s'écroule avant dix ans, vous êtes couverts par la garantie décennale ».
 - Et la garantie décennale court sur ... on va dire ... combien d'années ?
Grégory se tourna vers Aurélie, un peu surpris quand même, puis vers moi. Je ne pus que le gratifier d'une légère moue, approuvant tacitement ses conclusions quant à l'intelligence de ma femme. »

Livre reçu et lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2012 de Price Minister avec le concours des éditions Le Cherche Midi. Je remercie et félicite Oliver Moss pour cette belle organisation.      

note obtenue (l'occasion de réviser le calcul fractionnaire : 2/5 = 08/20)    

Rentrée littéraire 2012     

 HérissonGeorge, Cathulu et Catherine ont assez bien aimé, Clara nettement moins.

et un de plus pour les challenges de Liliba , de La Part manquante ,de Sharon et de Lystig.    
        
évasion musicale : Baby Love - The Supremes  

Rester sage - Arnaud Dudek ****

Comment résister à un premier roman si bien écrit, réjouissant, labyrintheux sans perdre son lectorat acharné à découvrir l'énigme ? Eh bien, on succombe, tout simplement ! 
Martin Leroy est du genre pas de bol (oui, encore un !) : plaqué par son amour, licencié économique, un adulte qui s'est élevé tant bien que mal (et on peut dire que son enfance fut loin d'être heureuse - doux euphémisme). Bref, Martin a décidé de se prendre en main et de faire la peau à son ancien patron (du genre séquestration, menaces voir plus... quand je vous dis que Martin est remonté). Mais la vie offre de belles rencontres, des retrouvailles réjouissantes et ce qui devait être le sera mais pas comme prévu !

Ce qui stupéfait le plus lorsqu'on ouvre ce premier roman est la réelle maîtrise littéraire du bonhomme Arnaud. Parce qu'il faut bien le reconnaître, Monsieur gère (et très bien même) le récit avec une façon toute personnelle, assez atypique pour aborder les maux de notre société et du passé du héros: 

page 51 : « - Puisque vous avez travaillé dans le domaine du voyage, pourquoi ne pas envisager un changement dans la continuité ? Une usine de boules d'attelage, par exemple? Six cent euros par mois. En Algérie, en plus. Contrairement à ce qu'on croit, le régime algérien de protection sociale est séduisant. Je vous imprime tout ça ?

Certes, la crise rend les chômeurs moins exigeants. Mais Martin n'avait pas envie d'en savoir sur les régimes de protection sociale en Afrique du Nord. Il y a des limites, songe-t-il en sortant une lettre froissée de sa poche. On le comprend.»

Un mélange d'interventions de la part d'Arnaud Dudek à la Echenoz, un héros cabossé par la vie (père inconnu, une mère Cathy partie loin, depuis longtemps) mais suffisamment intelligent et protégé par ses grands-parents et anciens potes (le fameux TU) pour dépasser un présent plutôt lugubre (pour ne pas dire macabre), sous fond de putch libraire (drôlissime), de jus d'orange non demandé ; une narration à la Amélie Poulain où les événements anodins du quotidien ont des incidences directes sur le futur de Martin, où les journées du passé se rappellent à notre bon souvenir.  
Rester sage, le pendant d'une journée mouvementée, d'une journée qu'on n'est pas près d'oublier !

Éditions Alma

emprunté à la bibliothèque (dans le cadre du comité de lecture de janvier 2013)

avis de Clara, Cathulu

et un de plus pour les challenges d'Anne et de La Part Manquante

Si je suis de ce monde- Albane Gellé *****

Un titre à tomber par terre, une édition splendide et précieuse, j'émets la réflexion « Ça, c'est du lourd !» en feuilletant le bouquin. Euh, pas tant que cela, à peine quarante-neuf pages pour ce recueil de poésie, délicat comme la soie : je craque  (et vous aussi, vous verrez !).
Refusant Niant la quatrième de couverture, sans être une parfaite experte de ce genre littéraire, je repère très vite l'expression Tenir debout (le verbe débute chaque haïku, l'adverbe le clôturant). Albane Gellé a conçu Si je suis de ce monde par l'intermédiaire de sa participation à l'exposition Tenir, debout  au musée des Beaux-Arts de Valenciennes (novembre 2011- mars 2012), une commande qui devient un petit bijou littéraire. Car, après tout, il s'agit bien de garder l'équilibre (physique, mental, moral) de notre vie stressante (accidents de la route), d'aspirer à un état contemplatif face à cette nature parfois déstabilisante (catastrophes naturelles), d'apprendre à ne pas s'oublier (soi-même et les autres) et à survivre. Des mots qui me parlent, qui me touchent, qui laissent l'interprétation propre à chaque lecteur, un phrasé écorché, une promesse. Je laisse la place à deux exemples qui défendront cette œuvre, mieux que je le fais.

page 21 : «Tenir silence de poisson                       page 18 : «Tenir bon la plupart du
                  face aux nouvelles épouvan-                                 temps après les chagrins
                  tables avec en tête une qua-                                  des saisons les fêtes refrains
                  lité vieillie poussières : la                                      chantés dansés et notre man-
                  bonté (court pas les rues                                       que de légèreté parmi les
                  parmi les uns couchés les                                      amis les tablées les rires
                  autres assis debout). »                                            allez tout le monde debout. »

Livre reçu et lu dans le cadre de l'opération de Libfly, La voie des Indés, en partenariat ici avec Cheyne éditeur, que je remercie infiniment.

Rentrée littéraire 2012 

et un de plus pour le challenge de La Part Manquante
avis de Cathulu

Le voyage imaginaire - Léo Cassil *****

Voici un livre exceptionnel sur une époque révolue (celle de l'abdication du tsar russe au profit de la révolution prolétaire de Lénine) observée par un jeune lycéen Lolia, plein d'inventivité, son frère Osska et leurs copains.

Suite à la disparition de la reine de l'échiquier paternel, Lolia et Osska, punis par leur père, s'échappent d'une réalité tumultueuse (période révolutionnaire, fin du règne du tsar Nicolas II, aux multiples combats tant idéologiques que meurtriers) en créant un état virtuel, La Schwanbranie, îlot aux contours d'une Grande Molaire (!) subissant régulièrement les assauts de pays étrangers ou bien désirant une expansion géographique, à la fragilité politique aussi instable que celle de la Russie de 1917.

Oscillant entre ce monde imaginaire totalement contrôlé par ses créateurs et le quotidien tantôt joyeux tantôt rude de ces derniers (lié aux conflits armés, un habitat qui diminue au fur et à mesure des restrictions, envoi du père médecin sur une zone de guerre, les délations), Léo Cassil décrit parfaitement sous un registre enfantin, les états d’âme de ses concitoyens, joue sur la dérision (n'hésitant pas à mettre en application les théories de la future Internationale situationniste : tous égaux, la liberté totale sans limite -Mai 1968 n'a rien inventé-, l'autorité ébranlée par des élèves quelque peu facétieux, un corps enseignant modifié en fonction du clan dominant, un gouvernement aussi improvisé qu'improbable, la parole des adultes toujours tournée en ridicule -avec des joutes verbales remarquables- au vu de ses contradictions ou des utopies manifestes, une esquisse de représailles sur les notables juifs de l'époque - perte de leurs emplois, confiscation de leurs outils de travail et de leurs biens).

Le voyage imaginaire très bien écrit, n'en demeure pas moins jubilatoire avec des scènes formidables (celle du professeur d'histoire géographie tournant en ridicule l'apprentissage unique de la préhistoire - les révolutionnaires ont souhaité occulter de cet enseignement, tout le pan tsariste- au point d'appliquer auprès de ses élèves les us et coutumes des brontosaures ; l'arrivée grandiose de la mixité (sexuelle) dans les classes ; la compétition mathématique de haute lutte qui rappelle que les narrateurs restent des enfants) : un pamphlet adouci et expurgé pendant vingt ans d'extraits jugés trop indécents pour le pouvoir en place (notifiés par le symbole §), aux allusions nombreuses de la littérature Jeunesse (Léo Cassil composa des oeuvres essentiellement pour les adolescents), un écrit salutaire pour tous.

page 23 : « Naturellement, la Schwanbranie sortait victorieuse de toutes les guerres, § comme la Russie de nos manuels d'histoire §. »

Une mention spéciale aux éditions Attila qui ne se contentent pas d'offrir à ses lecteurs des oeuvres précieuses mais fournissent aussi de sublimes illustrations (une pagination toujours remarquable, un jeu des personnages de la Schwanbranie ici, une splendide illustration dans Le désert et sa semence, et toujours la volonté de restituer l'oeuvre dans son contexte historique par une analyse intelligente

Traduction de Véra Ravikovitch et Henriette Nizan

La Voie des indés / Choisissez votre titre Livre reçu et lu dans le cadre de l'opération de Libfly, La voie des Indés, en partenariat ici avec les éditions Attila, que je remercie infiniment.
et un de plus pour les challenges de Cess et de Sharon