Blanc sur Noir et Noir sur Blanc - Tana Hoban

Je vous ai parlé précédemment de ces deux cadeaux de naissance extraordinaires qu'il me plaît d'offrir. Mon nouveau petit voisin, Charles, me donne l'occasion de les présenter. Il s'agit de Blanc sur Noir et de Noir sur Blanc de l'auteure Tana Hoban.

d'abord, Blanc sur Noir, mon préféré :
Voilà moins risqué que certains jouets en plastique ultraconnus et très girafés, son attrait par nos tout-petits est saisissant voire hypnotisant: à donner et à raconter dès le plus jeune âge (vers un à deux mois après la naissance ! il faut respecter cette date car je pense que des plus grands de 10 mois seront moins attirés et impressionnés par le contraste visuel), les bébés sont scotchés par les images simples blanches sur fond noir : ici,un biberon, là un voilier, tantôt un oiseau ou des boutons, vient une pomme ou un joli collier. Les images sont belles, le papier glacé épais utilisé (gros carton) demeure de grande qualité (idéal pour des manipulations futures): un régal pour les tout-petits qui découvrent l'objet livre et leurs parents qui ressentent ces premiers instants d'intimité avec leur enfant, qu'offre la lecture.

et puis arrive le pendant de Blanc sur Noir, alias Noir sur Blanc:
Les deux versions se complètent bien. Là, Bébé découvrira un magnifique papillon, des objets courants (vaisselle, seau,bavoir, un poupon, les clés de maison, des lunettes) et la nature (un éléphant, une feuille,..).


Chaque livre contient dix pages emplies de très belles illustrations sans texte (juste le plaisir des yeux).
Bref, un très beau cadeau pas trop cher (6 euros, l'un) ou un emprunt en biblio, pour tout bébé qui le mérite bien !!!!

Éditions Kaléidoscope

dédicace personnelle : bienvenue à Charles, qu'on est très content de connaître  !

Ma first lecture commune

avec Une Comète et  Hélène Choco !

Nous avons prévu, Une Comète, Hélène Choco et moi, de vous livrer nos impressions le même jour, à la même heure sur nos blogs respectifs ! On laisse planer le suspense sur le jour (top secret, pour la connaître, il faut appartenir à la confrérie de cette LC.... traduction : y participer !), histoire de faire monter la sauce...

Pour l’œuvre, oui, on a choisi le meilleur :


 parce qu'on le vaut bien !

Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux - Kate Atkinson *****

Le voilà, le fameux bouquin de 528 pages qui me tenait en haleine depuis si longtemps ! Bon, au moins, il en vaut le coup ! Un avertissement pour les curieux et curieuses : surtout ne pas lire les trois dernières pages (et en particulier la dernière ligne) avant d'avoir digéré le reste, sous peine de rater la dernière pirouette fantastique de notre Kate nationale anglaise !  Quand je pense que certains(nes) pondent des histoires sans lésiner sur la violence mais en oubliant le scénario, Miss Atkinson leur offre une leçon magistrale, tout en subtilité et en finesse (même pas sûre qu'ils en saisissent le moindre détail !). Mais assez tergiversé, place au livre.
Il y a des soirées comme ça où rien ne va : un banal accrochage de voiture, quoi de plus commun ! sauf que l'occupant de la voiture défoncée va subir les foudres du conducteur adverse, bien décidé à en découdre à coups de batte de base-ball, accompagné d'un rottweiler un poil cardiaque mais néanmoins intimidant. Arrêté dans son envie meurtrière par un jet d'ordinateur portable (on ne se méfie jamais assez de la nouvelle technologie, nouvelle collection d'armes blanches), l'homme à la batte et accessoirement conducteur d'un Honda bleue se sauve, pas content du tout. Bien sûr, devant un théâtre en plein festival édimbourgeois, il y a pléthore de témoins mais tous n'ont pas vraiment intérêt à témoigner : d'abord la victime pas claire du tout, Paul Bradley qui passera une bonne partie de l'histoire à l'hôpital mais interviendra à des moments cruciaux ; ensuite Martin Canning, auteur de polars sous le pseudo Alex Blake plus vendeur, vivant sa vie par procuration entre doux rêve et réalité plus abrupte, sauveur et futur ange-gardien de Paul, oubliant le portable sur le lieu du délit (là où résidaient sa dernière œuvre et son adresse) ; puis Gloria Hatter et son amie Pam, Gloria sympathique et lucide épouse d'une riche promoteur immobilier aussi véreux que criminel dont le slogan de prédilection «de Vraies Maisons pour des Gens Vrais» laisse aussi songeur que la réflexion séguélane «si, à 50 ans, on n'a pas de Rolex, on a raté sa vie» (on verra que dans l'histoire, il est parfois bon de ne pas porter de Rolex !) ; et enfin notre copain Jackson Brodie, ex-policier, ex-privé, vivant de ses rentes en France depuis qu'il a miraculeusement hérité d'une grosse somme et présent pour supporter sa compagne actrice Julia, du genre pas de bol (traduction : se trouve toujours au mauvais endroit, au mauvais moment ! Jackson éprouve donc une grande aspiration à fuir les ennuis et possède un magnétisme à s'en attirer d'autres !). Bien sûr, comme toujours, gravitent d'autres personnages nourrissant l'histoire de leurs conflits moraux : les enquêteurs dont Louise Monroe en difficulté privée avec son ado Archie et son chat, les russes Tatiana et Léna, le colocataire limite intrusif et malchanceux de Martin, Richard Moat, la compagne Julia de Jackson, etc. 

Les choses s'arrangent mais ça ne va pas mieux casse la baraque des nouveaux parvenus aux dépends d'autres, narre les paradis fiscaux et la grande criminalité, démêle le monde artistique assez superficiel et isolant, la difficulté d'aimer, de communiquer et d'exprimer ses sentiments. Il est clair qu'au cours de ma lecture, je fus à deux doigts de prendre un stylo pour relever les noms des personnages et leurs caractéristiques car la grande qualité de Kate Atkinson reste de nourrir son intrigue d'un enchevêtrement de vies, toutes mêlées les unes aux autres, chaque détail comptant (l'accrochage en fait partie). Miraculeusement, au milieu de l'histoire, plus besoin de stylo, tout se met en place de façon incroyable (comme quoi, il faut toujours se faire confiance et faire confiance en l'auteure, et quelle auteure !). On ne s'ennuie jamais, l'intrigue étant régulièrement relancée par la polyphonie et les événements incongrus. Très clairement, l'écriture de Kate Atkinson rend son lecteur intelligent, rien n'est amené sans effort. Et la fin, certes prévisible pour les grands amateurs de polars bien construits, reste à la hauteur du récit : tout simplement géniale, terminant une jolie boucle ! Le titre, quoique lourd, prend alors tout son sens. Je vous souhaite le même bonheur.

Voici l'avis dithyrambique de Une Comète  : puisqu'on vous dit que ce livre est génial !




Traduction d'Isabelle Caron - Éditions le Livre de Poche              à ma maison

 








 2/5 pour le challenge God save the Livre d'Antoni et de 2/ au moins 1 pour le challenge Voisins Voisines d'Anne

Anton et les filles - Ole Könnecke

Voilà, je consacre mon blog à ma lecture (six mois maintenant que je sévis !). Vous avez pu constater que depuis quelques jours, pas de nouvelles mais bonne nouvelle : je vais bien, je suis juste sur un livre de plus de 500 pages (très gros inconvénient pour la tortue que je suis, tortue certes mais persévérante tout de même). Aussi, pour combler ce déficit de présence, je vous propose comme intermèdes sympathiques, mes avis sur les lectures faites à mon C. et à mon V. 

Et oui, le goût de la lecture se communique très tôt et même, le plus tôt possible : je ne vous parle pas des magnifiques Noir et Blanc et Blanc sur Noir de Tana Hoban (objets cultes devenus mes cadeaux de naissance préférés et très appréciés). Les petits d'aujourd'hui seront les futurs grands lecteurs de demain.  Je n'ai aucune prétention à concurrencer les superbes blogs de Garance et de Violette, ni les articles des autres blog copines concernant la littérature jeunesse. Je me permettrai de temps en temps de vous parler de quelques livres lus au rayon jeunesse, pour lesquels j'ai pris énormément de plaisir à le faire : du coup, pas d'étoiles, en intitulé le mot Jeunesse et surtout beaucoup d'amour !

et place au tout premier de la liste : mon ami Anton !
 
Anton est un petit garçon très attachant. En rejoignant le jardin d'enfants, il découvre deux fillettes s'amusant dans le bac à sable. Pour attirer leur attention, Anton entreprend le plan séduction du style « je montre que j'ai des biscoteaux, que j'ai de beaux objets (pelle, seau, voiture), que je sais sauter, glisser du haut du toboggan en fermant presque les yeux, que je suis un grand constructeur». Malheureusement , les filles ne le regardent toujours pas. Et c'est au moment où il s'y attend le moins, qu'Anton va intéresser ces demoiselles très occupées. Un moment de félicité mais peut-être provisoire car un nuage s'annonce !
Les images sont tout simples et très explicites, une phrase (souvent sujet-verbe-complément) par page, une jolie philosophie (on attire les autres lorsqu'on reste vrai(e) et sans chichi... à méditer pour les adultes très branchés sur les gadgets qui en jettent !), une façon délicate d'aborder certaines différences ludiques entre enfants. Un vrai bonheur. Je n'ai lu que celui-ci de la série Anton et je le trouve très réussi.

Petit point sur mes challenges en cours

Vous avez pu constater, amis internautes (fidèles parmi les fidèles) que ma colonne de droite a une forte tendance à l'étirement vers le bas ces derniers temps (et là, j'en entends qui gloussent ... Miss Catherine qui me susurre à l'oreille : «tu vois, P.C, quand on goûte aux challenges, on ne peut plus s'en passer» et là, je dois reconnaître qu'elle a raison). D'où ce petit intermède extra-littéraire pour faire le point :





1) un très bon départ avec le challenge Un classique par mois, organisé par Cess...où j’atteins les 5 livres déjà lus et un petit sixième qui me tend les bras (je laisse planer le suspense)

2) un défi quasi fini, celui du Premier roman d'Anne (mais promis, je ne me priverai pas d'autres lectures nouvelles, histoire de compléter la liste)

3) Le Voisins Voisines toujours d'Anne (oui, je suis très fidèle) et Le Molière de Sharon sont presque bouclés  (enfin un peu moins pour le Jean-Baptiste aux dernières nouvelles) : avec une petite performance, celle de monter en grade chez Sharon, eh oui, je vise Sociétaire Sociétaire honoraire (Sharon a estimé qu'au rythme où j'allais, je n'étais pas à une ou deux œuvres en plus : ça m'apprendra à faire du zèle !)

4) Celui d'Antoni, God save the livre (oui, celui où Sharon explose tous les suffrages et nous en met plein la vue...mais non, je ne suis absolument pas jalouse !) est en stand by mais pas pour longtemps (hi, hi, non je ne vous dirai rien ! «seule», Hélène Choco sait avec ses lectures du lundi).

5) Et puis arrivent les petits nouveaux mais comment ne pas craquer (hein, comment ? please, donnez-moi la recette !!!) : d'abord les Naufragés d'Adalana, ensuite les Histoires de famille de Sharon (je suis abonnée à Sharon, je me piquouse à Sharon... non, je blague ! Là, je sens que je vous inquiète) et le petit nouveau de Syl, sur Anne Perry (énormes avantages : je ne connais pas cette auteure féminine (clin d’œil à Anis) et anglaise (clin d’œil appuyé à Antoni) ... oui, la discrétion demeure ma première qualité)

6) Reste le challenge Littérature au féminin, Femmes écrivains du monde d'Anis, qui m'a bien fait prendre conscience que je lisais beaucoup trop d'auteurs masculins et m'a motivée à débusquer les perles féminines si malmenées.

Je crois que je n'ai oublié personne. Ah si, peut-être une future inscription au challenge Dragons 2012 de Miss Catherine (pour finir la boucle en beauté) !

PS 1: pour quoi cet article ? histoire que vous me motiviez à continuer et aussi pour faire de la pub au copain et aux copines qui prennent de leur temps pour organiser de chouettes défis ! Vous retrouvez tous leurs splendides logos à droite... mais vous le saviez déjà, n'est-ce-pas ?

PS 2: un petit dernier (parce que là, mon cerveau lent dit stop !) : celui organisé par Alice sur Jane Austen (et tout cela , à qui la faute ? Tout d'abord à ma Lili chérie qui m'en a prêté deux exemplaires, ensuite à Syl qui me l'a proposé si gentiment et enfin, à mon Colin qui tient le logo .. oui, je ne peux pas résister à Colin)

PS 3 : je vais démarrer ma toute première lecture commune avec Une Comète sur Purge.

Moralité : quand est-ce que je bosse ?

Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans - le baron d'Holbac ****

Ce petit livre est extraordinaire, d'où ma gêne à en parler surtout au vu de son nombre de pages restreint (exactement quinze, cinq fois son prix en euros) sans risquer la paraphrase ou le résumé. Déjà un titre très évocateur et suffisamment provocateur pour me plaire, Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans, à l'image d'une prose fraîche et si contemporaine, fait remarquable pour un livre publié en 1790, un an après la mort de l'auteur. Comme quoi, les temps changent, les habitudes demeurent !
Le baron d'Holbac nous décrit cet animal politique qu'est le courtisan, appelé Homme de Cour et présente les qualités inhérentes au bonhomme pour rester à l'ombre du pouvoir mais suffisamment près (et même tout tout près) : subir les foudres souveraines sans faillir (en gros, avaler des couleuvres), changer d'avis comme de chemise (en bon opportuniste qu'il se doit d'être, le mieux restant de ne pas avoir d'avis), page 20 «être l'ami de tout le monde, sans avoir la faiblesse de s'attacher à personne» (la traîtrise lui plaira : certains ont plutôt bien réussi), connaître la bienséance pour charmer (et rester... au pouvoir), etc. S'en suivent une courte biographie et la bibliographie de cet auteur méconnu mais prolifique décédé l'année de la Révolution française.
Comment ne pas restituer ce texte à certains hommes politiques, toujours enclins à la sphère du pouvoir, pensant blanc un jour et noir le lendemain, torpillant leur candidat dans le but de se placer pour une élection future ? Comment ne pas aussi l'étendre à des humains plus terre à terre, ceux qui se couchent devant la moindre autorité pour y gagner quelques galons ? Car ne nous restreignons pas simplement au fait politique, le comportement décrit peut s'appliquer à toute personne veule, lâche et hypocrite que chacun d'entre nous peut rencontrer dans sa vie professionnelle ou personnelle, celle qui ne pense rien mais agit en sous-main.
Un texte riche et nourri, d'une profonde modernité... une lecture agréable et jouissive grâce à l'opération Un éditeur se livre de Libfly avec les Éditions Allia, que je remercie pour ce moment délicieux.

évasion musicale : L'opportuniste -Jacques Dutronc  (et oui, vous ne pouviez pas y échapper pour mon plus grand bonheur. Notre Jacques a mis en chanson les idées du baron)

Les tribulations d'une caissière - Anna Sam ***

Déjà un titre attirant, Les tribulations d'une caissière, et une expérience inédite : celle de l'auteure Anna Sam, hôtesse de caisse depuis 8 ans, décidant d'ouvrir un blog pour y narrer toutes les anecdotes quotidiennes qu'elle vit ou subit. Tout y passe : les conditions de travail affolantes (3 minutes de pause par heure de travail... soit 18 minutes pour une journée de 6 heures : impossible à tenir pour moi sous peine de cystite, d'ulcère à l'estomac ou de mal dorsal), les cadences infernales (où l'automatisation du geste amène une décérébration de la pensée), des clients pas piqués des vers (entre les pros des bons d'achat nommés les clients «Bonnes Affaires» qui exigent une facture par produit acheté, les emmerdeurs (oui, je suis grossière mais je ne trouve pas d'autre mot les résumant) de tout poil - ceux qui volent, ceux qui hurlent leur haine pour une broutille ou pour une frustration quelconque (attente à la caisse, prix onéreux, volonté de filouter), les retardataires systématiques de mauvaise foi, les crados, les amoureux et puis les gentils (là, bizarrement, on les compte mais sachez qu'ils embellissent la journée des caissières)) et puis les commentaires extraordinaires (sur la recherche des toilettes, sur le métier, sur l'ouverture ou non d'une caisse...) .
Riche de ces anecdotes éclairantes sur notre monde de l'urgence (où la politesse et le respect s'oublient parfois), Les tribulations d'une caissière reste un livre de chevet sympathique, éclairé par l'ironie saine d'Anna Sam, relativement bien construit malgré des erreurs évidentes de syntaxe et de lecture très aisée et pas prise de tête (ne vous attendez pas à une écriture fine et poétique mais le propos mérite qu'on s'y intéresse). Je profite de cette chronique pour remercier mes parents qui par leur éducation, m'ont inculqué cette doctrine que je pensais universelle :« il n'y a pas de sous-métier ; tout travail honnête mérite le respect ainsi que la personne qui l'effectue ».  Merci à vous, je vous aime !

Éditions Stock

emprunté à la biblio 

Bande-annonce de l'adaptation cinématographique du livre par Pierre Rambaldi


La Grève des électeurs - Octave Mirbeau ****

Pamphlet publié le 28 novembre 1888 dans Le Figaro, La Grève des électeurs étonne par sa modernité, les arguments qu'il énonce et les dérives qu'il dénonce. Lorsqu'on ouvre ce petit livre de 3€ seulement, outre la fraîcheur de la langue, on reste épaté de sa grande actualité. Pour Octave Mirbeau, le système de castes sociales perdure, monopolisant le pouvoir depuis des générations et perpétuant cette tradition bien française de courtisans politiques. La monarchie n'existe plus mais les privilèges et arrivistes restent, l'électeur («inexprimable imbécile, pauvre hère») ne sert alors qu'à avaliser ce système, lui accordant une légitimité citoyenne au moyen du vote. Aussi, Mirbeau préconise l'abstention (page 16 : «rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel»). Assez lucide sur l'évolution politique, l'auteur dénonce «cette Révolution (1789) qui n'a même pas été une révolution, un affranchissement mais un déplacement des privilèges, une saute de l'oppression sociale des mains des nobles aux mains bourgeoises et, partant, plus féroces des banquiers» (page 26). En ces temps de crise économique et de scandales financiers divers, je trouve ces derniers mots profondément convaincants ! Ce court texte, suivi de son Prélude daté du 14 juillet 1889, présente les arguments d'Octave Mirbeau mais à aucun moment n'énonce de contre-propositions politiques : d'où la faiblesse du propos ! S'en suit une belle et fine analyse de Cécile Rivière, les Moutons noirs, qui replace les écrits de Mirbeau dans le contexte politique originel, décrit l'ascension de l'auteur dans les sphères politiques (une espèce d'opportuniste, comme celui chanté par Jacques Dutronc). Octave Mirbeau s'est longtemps «recherché», ses idées et son aversion s'en ressentent.
Clairement, à l'heure d'aujourd'hui, ce pamphlet ne trouverait aucun quotidien pour sa publication (mis à part peut-être les journaux anarchistes). La désertion électorale reste un sujet délicat, seulement soulevé les soirs d'élection, jamais vraiment étudié par les politiques qui s'en désolent ou s'en affranchissent. 
Octave Mirbeau me semble oublier un élément important : certes, l'élection permet le plébiscite ou non d'un candidat mais la citoyenneté ne s'arrête pas à ce rendez-vous. Il me paraît évident que le mécontentement populaire ne se résume pas au passage d'un bulletin dans l'urne, qu'un politique élu doit rendre des comptes, que manifester ou faire grève restent salutaires démocratiquement (puisque ces actes notent une réaction populaire, inutile pour certains (qui ne la supportent plus) mais bien visible et audible pour tous). La démocratie, comme on la vit en France, reste un moindre mal, préférable à toute dictature ou à tout régime envisagé par les partis extrémistes, actuellement les seuls grands bénéficiaires de l'abstention.

Livre reçu et lu grâce à l'opération Libfly / un éditeur se livre avec les Éditions Allia, que je remercie infiniment. 

évasion musicale : Fly - Mark Orel

La sérénade d'Ibrahim Santos - Yamen Manai *****

Une couverture magnifique, un premier roman réussi, et me voilà très tentée de découvrir le suivant : attention à la marche, quelques auteurs la ratent parfois ! Verdict... (ménageons un court suspense)

La sérénade d'Ibrahim Santos est un roman formidable, qui fait un bien fou à son lectorat (et voilà, ce fut court). Au delà de l'humour dégagé, résident des parcelles de réflexion et de sagesse sur nos vies, sur la politique : que de bonheur !

Santa Clara, havre de paix sud-américain, est un village éloigné de tout (au point de ne pas être répertorié sur la carte du pays, de ne pas connaître le nouveau dictateur dirigeant le pays depuis vingt  ans !). De plus, cet hameau produit un excellent rhum de très haute qualité gustative, qui attire bien des convoitises et en particulier celle du chef de la Révolution, le Président-Général Alvaro Benitez. Piètre économiste, ne signant aucun traité bilatéral international d'entraide (car n'en comprenant pas les tenants et aboutissants), ce dernier est décidé à mener son pays vers l'autosuffisance alimentaire (page 71 : «On parviendra à l'autosuffisance, même s'il faut pour cela que le peuple arrête de manger !»). Voilà le ton est donné, la première partie se résume en éclats de rire constants et à chaque reprise de lecture, je me dis que « c'est vraiment génial et sympa ». Le clan du général, constitué d'Alfonso Benitez (le premier ministre et frère du président) et d'Alvaro Ulribe, le Ministre de l'Agriculture, débarquent au village, néanmoins précédés de quelques jours par le capitaine del Horno chargé de prévenir et de préparer cette venue (en très grande priorité : changer les portraits de l'ancien dictateur en place, chanter le nouvel hymne, renommer les rues, inciter la foule à crier «Vive la révolution»). Cette arrivée, assortie de la nomination de l'ingénieur agronome Joaquίn Calderon, va assombrir l'horizon pourtant bien paisible de ce village.

Véritable pamphlet sur nos conditions de vie actuelle (où tout se transforme, où tout se décide vite sans concertation préalable, sans progrès majeur), La sérénade d'Ibrahim Santos rappelle que la modernité peut être source d'insipidité et de perte de repères, voire de despotisme lors de sa mise en œuvre. Santa Clara, lieu d'âmes sublimes (ne supportant pas le sacrifice de moutons ou la perte d'une trompette) respecte ses habitants et leurs cultures ancestrales (ici, point de baromètre pour prévoir le temps, juste l'écoute des sérénades du génial Ibrahim Santos ; pas d'engrais pour produire les meilleurs cannes à sucre du pays, la terre fertilise à son rythme ; tout conflit se règle à coups de rhum). L'oublier revient à nier cette démocratie locale (un modèle politique à sa façon) et à conditionner sa population, pourtant si sage et si digne :
  page 130: «Les vieux feignent de ne pas entendre ce qu'ils ne veulent pas entendre. Ce n'est pas sur les oreilles que le temps agit, Bolivar, mais sur la tête et le cœur»,
 page 214-215: «Vous me demandez donc de vous expliquer comment être un Homme ? Ce qui ne s'explique pas se révèle, Votre Excellence. Vous avez une âme. Écoutez-la, et vous serez surpris de tout ce qu'elle peut vous faire entendre
 puis page 257-258: «Que gagne un homme dans la vie, Ibrahim ? L'argent ? le pouvoir ? Rien de cela ne fait bouger les os, crois-moi, mes jambes sont là pour en témoigner. Tout au long de sa vie, l'homme troque tout pour le souvenir. Il troque sa jeunesse pour des souvenirs de jeunesse. Il troque ses amours contre des souvenirs d'amour. Au bout du compte, il ne gagne de la vie que des souvenirs, c'est là son seul trésor.»

Et pour le coup, ce livre en est un (trésor) ! Les personnages sont magnifiques, participant pleinement à l'intrigue. Les thèmes abordés (la montée de l'oppression, la transmission des savoirs, la remise en cause personnelle du style «nous sommes acteurs de notre propre vie et certains de nos choix ne sont pas contraints») me semblent parfaitement maîtrisés. Le discours reste limpide et accessible à tous. Yamen Manai n'hésite pas à choquer ou à émouvoir son lectorat avec des apartés tantôt poétiques, tantôt sulfureux (je vous laisse découvrir les pages 223 à 227 d'où ce commentaire adressé à Yamen : «un message subliminal ?»). Toutefois, un regret énorme : un seul personnage féminin, Lia Carmen, splendide gitane, qui aurait bien mérité la présence de copines ! Et une dernière remarque: certains personnages présentent le même prénom, le contexte les démarque bien mais il est clair qu'un petit effort de mémorisation se met en place naturellement.

Roman visionnaire (écrit un an avant le «printemps tunisien» de janvier 2011), Yamen Manai délivre ses pensées et amorce davantage la charge (page 118 : «contrairement à ce que pensent les péripatéticiens de la fausse pureté et les zélateurs de la consanguinité, l'universalité du métissage ne noie pas la singularité du don») ... à méditer.

Éditions Elyzad

à ma maison

évasion musicale : Avant qu'elle parte - Sexion d'assaut (j'aime les voix, les paroles, la musique, le clip soigné ... une très belle chanson)
«Crois-moi sur parole on peut remplacer des poumons mais sûrement pas une daronne»
«T'es pas le nombril du monde mais t'es celui de ta maman»
«C'est la seule personne qui prie pour quitter ce monde avant toi»
«Même si la mort n'arrête pas l'amour»
 

Sukkwan island - David Vann ***

Hélène Choco m'avait prévenue et paraissait très intéressée par mon futur avis sur Sukkwan Island. Et oui, qui ne connaît pas encore ce fameux prix Médicis étranger 2010 et premier roman ? QUI ? (personne dans l'assistance ne relève, de peur de se faire enguirlander)... et bien, moi, avant de le lire (hihi..., je vous sauve, hein ?).
Sukkwan Island ou l'histoire bien glauque d'un père Jim qui décide de passer une année sabbatique à la Robinson Crusoé, en compagnie de son fils Roy, recherchant l'amour de ce dernier, qu'il pense perdu en raison du divorce houleux avec la mère de l'adolescent. Bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et tous deux vont sombrer (et nous avec) dans de profonds abîmes.
Jim, alias James Edwin Fenn, est un dentiste plutôt loser dans ses initiatives : premier mariage avec Elizabeth -deux enfants dont Roy- union ratée en raison d'infidélités non assumées, deuxième mariage - avec Rhoda- du même acabit  mais sans enfant cette fois-ci, des investissements dans différentes entreprises assez foireux dans l'ensemble, le genre d'homme à transformer l'or en plomb. Très instable (c'est le moins qu'on puisse dire), il décide d'acheter une cabane sur une île au sud de l'Alaska et d'y séjourner une année complète avec son fiston, qui n'a rien demandé à personne (très intégré en Californie où il vit avec sa mère et sa sœur Stacy) mais qui a fait le choix de suivre son père (certainement pour ne pas le laisser seul). Très vite, Roy se rend compte de la haute toxicité de son père, malade la nuit (j'hésite entre maniaco-dépressif ou dédoublement de la personnalité), incapable de prévoir et d'envisager le quotidien sur une île privée de tout et accessible uniquement en hydroglisseur ou en hélicoptère, où la première âme humaine se situe à 30 kilomètres de là. Bref un cauchemar et une longue descente aux enfers pour eux deux, très vite confirmés. 

Indéniablement, le succès de ce mi-roman mi-thriller s'explique par ces quatre qualités essentielles :
 1) une intrigue bien menée malgré des longueurs liées à de nombreuses répétitions inutiles (sauf pour un lectorat qui oublierait facilement les répliques données).
 2) une construction intelligente : le roman se scinde en deux parties. Dans la première, la narration se porte uniquement sur Roy (Jim étant désigné comme le père) ; la seconde partie décrit uniquement Jim, Roy étant plus distant quoique présent à sa façon. Cette forme narrative permet un éclairage intéressant de chaque protagoniste.
 3) un paysage aussi bien décrit que menaçant, se liant aux mouvements de l'histoire, en l'intégrant complètement.
 4) Deux caractères bien affirmés, bien perçus marquant l'approche d'événements inéluctables et une inversion originale des rôles (David Vann s'amusant à perturber le cycle naturel : Roy, pourtant ado de 13 ans en devenir, se montre plus mature, plus responsable, plus zélé que son quarantenaire de père, véritable queutard en puissance et d'une lâcheté sans nom).

Néanmoins, je ne dois pas nier le fait d'avoir été gênée aux entournures. Plusieurs réflexions se sont succédées au cours de cette lecture :
  1) Ce livre est dédié au père de David Vann, mort à 40 ans (lorsque le petit David en avait 14) et de prénoms James Edwin ! Même si un écrivain reste libre dans la conception de sa fiction, l'image paternelle décrite me semble si catastrophique, qu'il serait surprenant qu'elle ne fût pas vécue. Dans le genre, je pratique une psychothérapie en écrivant, on n'est pas loin...du malaise.
   
  2) Ce roman n'est pas un chef d’œuvre pour plusieurs raisons : le style assez lourdingue, trop de répétitions langagières inutiles, des invraisemblances multiples (comment Katherine, connaissant son manipulateur d'ex-mari et le peu de crédit à porter à ses paroles, put-elle lui confier leur fils, sans mesurer les risques ?(en l'occurence très gros, ici))

 3) Comment ne pas comparer avec le magnifique couple de La route de Cormac McCarthy, où à conditions aussi extrêmes, on reste scotché par l'amour et l'envie de vivre entre eux ? Ici, point d'amour, juste un égocentrisme paternel, aucun personnage sublime, tout demeure sombre et tendu, aucune lumière : un point pour Cormac !

Conclusion : à vous de voir ! (oui, je sais, c'est facile mais je ne prendrai pas le risque de vous empêcher de lire cette œuvre).

 
Traduction de Laura Derajinski
Éditions Gallmeister


à ma maison (cadeau de mon amie I. que je remercie)

Le minotaure 504 - Kamel Daoud ****

Le minotaure 504 représente un recueil de quatre nouvelles plutôt longues, toutes imprégnées de l'atmosphère algérienne d'après-guerre avec la France. Toutes parlées au masculin, elles déroulent le quotidien et le traumatisme vécus, cherchant la transmission malgré l'absence d'exactitude des faits et du recul nécessaire : tour à tour chauffeur de taxi, concepteur d'aéroplane, écrivain en berne ou marathonien, ces hommes parlent, nous parlent de l'Algérie moderne, vaillante mais écrasée encore par un passé non totalement assumé et un présent lourd. 
Que penser 
     d'Askri, conducteur d'une ligne menant à Alger, Alger la Blanche, Alger la promise, celle qui a donné son nom au pays, celle qui le terrorise et le fascine au point de le transformer radicalement dans le Minotaure 504  ? 
    et de cet ingénieur militaire, prophète en son pays, incompris parmi d'autres, qui n'attend plus l'Ange puisqu'il a créé ce beau et formidable concept révolutionnaire, que tous nient à son grand désespoir et ici présenté lors d'une foire internationale pour Gibrîl au Kérosène  ?
    puis de ce marathonien algérien de L'ami d'Athènes, toujours en course dans la capitale grecque, en proie aux souvenirs, qui se donne à fond au point d'oublier de s'arrêter et qui rappelle étrangement le héros de La solitude du coureur de fond d'Alan Sillitoe : même concept, même questionnement sur la liberté ?
   et enfin, de cet auteur assez minable, de La préface du nègre, qui essaie de gruger un vieil analphabète en réécrivant ses mémoires et qui au final, découvrira la plus belle leçon de sa vie et pour nous un joli résumé des nouvelles lues (quoiqu'il en manque une, qui m'aurait bien parlé !) ?

L'écriture de Kamel Daoud est brillante, fournie d'une exactitude remarquable sur les sentiments exprimés.
Vous dire que ce livre est riche des réflexions universelles de ces héros me semble superflu: une vraie plongée dans l'Algérie moderne, si vivante, si mal connue ... un retour aux sources pour tous ! 

Éditions Sabine Wiespieser en partenariat avec les éditions Barzakh.

à ma maison

note personnelle : je vous indique les liens de la sélection opérée par Libfly concernant les éditions Elyzad (Tunisie) et Barzach (Algérie) . Ce fut l'occasion pour moi de découvrir de belles proses et des auteurs très intéressants. J'y plonge de temps en temps pour d'autres surprises.

panel des éditions Elyzad                            

panel des éditions Barzach (en coédition avec Actes Sud/ Sabine Wiespeser/ Jigal)

Le tag des 11, by Catherine (qui veut tout savoir)

Bon, après les vacances, vient le temps de la reprise. Après avoir répondu au tag des 11 de Liliba, «partiellement» me dirait Miss Catherine, qui, peu convaincue, me renvoie son onze à elle (et je ne parle pas de football... ça y est, j'ai fait des déçues(us) ! )

D'abord 11 révélations sur moi :
 1. Je suis gauchère (et très heureuse de cette singularité)
 2. J'aime dormir : en moyenne 10 heures par nuit pendant les vacances ; à moins de huit heures en période de travail, je suis d'humeur exécrable ou malade (ou bien les deux, dirait mon cher et tendre).
 3. Je pratique l'aérobic depuis 16 ans, le yoga depuis 8 ans et la natation depuis toujours.
 4. J'ai obtenu le permis de conduire une voiture à ma quatrième tentative (une pensée à Une comète)
 5. J'ai voté une seule fois à droite dans ma longue vie d'électrice fidèle et assidue. Ce fut le 5 mai 2002.
 6. J'aime les gens.
 7. bémol au 6. : je ne cherche pas à me lier aux personnes extrémistes, celles qui nient une partie de l'humanité politiquement, économiquement, sociologiquement ou religieusement (oui, cela fait du monde, malheureusement !).
 8. Je dois une fière chandelle à deux Britanniques : j'ai nommé Mesdames Agatha Christie et Kate Atkinson. La première, à mes 12 ans, avec Un cadavre dans la bibliothèque et la seconde, au sortir de mes études, avec Dans les coulisses du musée, m'ont redonné goût à la lecture.
 9. Je doute souvent.
10. Je suis très contemplative.
11. Je possède un cœur de midinette complètement assumé.

Je réponds aux 11 questions de Miss Catherine:

 1. Quelle est ta saison préférée ?
    Ça commence mal : toutes me plaisent (bon, l'hiver, un peu moins, à cause du froid et encore le manteau neigeux sur les arbres reste un moment magnifique à voir). J'aime l'automne pour ses couleurs (que j'ai gardées pour le décor de mon blog, un petit de septembre), le printemps pour la renaissance de la nature et l'été pour le soleil, la chaleur, les tenues légères, le plein de vitamine D.
 2. Un voyage au printemps, où ?
  Après Fès l'an passé et Athènes cette année, je me verrai bien au Portugal, à Lisbonne ou à Porto, déjà vues mais si magiques que j'ai envie d'y retourner.
 3. Quelle est la qualité que tu préfères chez quelqu'un ?
  sa droiture d'esprit, son honnêteté intellectuelle, sa bienveillance, sa courtoisie ... comment cela, cela fait plus d'une ?
 4. Quel est le défaut qui... au contraire gâche tout ?  son extrémisme, sa radicalité
 5. Une addiction : tabac, alcool, chocolat, informatique... ? chocolat, café et informatique (il va falloir que je me fasse soigner, help !)
 6. Es-tu plutôt PC, Mac, portable, tablette... ? PC en période de travail et Ipad en période de vacances, ce qui explique mes nombreuses fautes de frappe (et donc d'orthographe)laissées dernièrement dans mes  commentaires, mea culpa !.
7. Quel est ton animal totem ? La vache (pour son esprit de groupe, ses yeux, sa placidité, son calme), la tortue (pour ma rapidité de lecture) et la marmotte (pour le sommeil).
8. Quel est le condiment ou l'épice que tu préfères ? le curry et le safran, pas la cannelle (une pincée et je la sens de suite)
9. Quelle est ta cuisine préférée (française, italienne, chinoise, tex mex...) ?  j'aime bien manger de tout, pas de préférence culinaire (peut-être un peu moins le tex-mex).
10. As-tu un objet fétiche, et si oui quel est-il ?  un marque-pages japonais, magnifique offert par mon A., mais ce n'est pas un grigri car je n'y crois pas.
11. Participes-tu à des communautés littéraires, et si oui lesquelles ?  je participe à un comité de lecture de ma ville, au réseau Libfly et à différents challenges littéraires ! Grâce à mon blog, j'ai aussi découvert Anis et Hélène Choco, qui, quelque part, font partie de ma communauté littéraire (j'aime aller vaquer du côté de leurs blogs, ainsi que chez d'autres... j'ai maintenant mes petites habitudes et je m'y sens chez moi).

Je dois poser 11 questions mais je ne le ferai pas : cela dit, rien ne vous empêche de répondre aux questions posées par Catherine !

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme - Stefan Zweig ***

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme se lit en moins de temps (sauf pour les lecteurs/trices qui veulent prendre davantage de minutes pour savourer la prose stéphanoise). D'où ma grande curiosité à lire cette œuvre et...à découvrir que je l'avais déjà lue (dans mon jeune temps, bref adolescente). Oui, j'entends vos railleries : «elle aime Zweig mais elle oublie vite ce qu'il compose». Disons que celle-là, malgré toutes ses qualités littéraires indéniables, ne m'avait pas laissé un souvenir impérissable (c'est le moins qu'on puisse dire !). Mais place au texte.
Petit scandale dans une pension de vacances près de Monte-Carlo : une trentenaire mariée, Mme Henriette, mère de deux enfants, a quitté son mari pour suivre un autre résident, «un jeune Français» à peine rencontré. Dans cette maisonnée regroupant différentes nationalités européennes, fuir le domicile conjugal « dix ans avant la guerre » (qu'on suppose le premier conflit mondial) n'est pas du meilleur goût de tous : chacun y va de sa parlotte, de ses racontars et surtout inflige à la fugueuse les pires calomnies. Sauf le narrateur qui tente de comprendre le comportement de la dame et cherche à la défendre. Cette attitude peu commune va lui attirer la sympathie et les confidences d'une charmante et élégante Anglaise, Mrs C. Elle aussi a vécu vingt-quatre heures auprès d'un homme de l'âge de son fils, au point d'avoir envisagé quitter sa famille. La grande partie du livre réside dans la narration de cet épisode mémorable et inoubliable.

On retrouve toujours la plume magnifique de Stefan Zweig, son analyse constante de l'âme féminine mais je dois dire que ce récit m'a moins touchée que celui de Lettre d'une inconnue (sublime). On comprend l'intérêt de Mrs C. pour ce jeune et attendrissant joueur de poker, aux mains divines et si expressives. Mais la bascule vers le désir ne s'effectue pas, à mon sens, de manière harmonieuse. Cette étape pourtant clairement émaillée par des faits (volonté de tout abandonner, de rejoindre l'être aimé, l'achat de billets de trains) n'est pas convenablement amorcée : au départ leur relation réside dans une sorte de tutorat, très proche d'un lien mère-fils (le jeune homme d'une vingtaine d'années a l'âge d'un fils de Mrs C., veuve âgée d'une quarantaine d'années à l'époque). Cela reste mon unique reproche à cette œuvre. Les thèmes de la folie (amour, désir, passion du jeu, extravagance), de la difficulté d'aimer et de dépasser les conventions sociales sont parfaitement détaillés : la description du milieu mondain du début du 20ème siècle me semble juste et parfaite. Malgré tout, je n'ai pas réussi à m'attacher aux personnages, ni vraiment à l'histoire. À vous de voir donc !
 
Note personnelle : je trouve l'édition de ce livre, magnifique et tout en sobriété, à l'image de Monsieur Zweig. 

Livre lu par Cécile et par Syl 
5/12 pour le challenge de Cécile Un classique par mois. 

Traduction d'Olivia Bournac et d'Alzir Hella
Éditions Stock

emprunté à la biblio                              
                                
                            

Le jour du roi - Abdellah Taïa **

Là, il y a un truc que je ne comprends pas du tout : pourquoi ce livre a reçu le prix de Flore 2010 lorsque, dans la même sélection, se trouvait Naissance d'un pont de Maylis de Kerangal ? Le jury avait-il peur de primer une seconde fois ce superbe livre ou bien a-t-il fumé la moquette, au moment du vote ? Parce que, franchement, entre les deux livres, se constitue un gouffre abyssal de maîtrise littéraire (tant au niveau du style qu'au niveau de la composition de l'intrigue). Parfois je me dis qu'il y a des claques prix qui se perdent !
Continuons dans la critique sévère (à la hauteur de ma déception et de mon attente). Le Nouvel Observateur renchérit que « le style dépouillé d'Abdellah Taïa épouse parfaitement la tragique de la situation ». Le style me semble autant dépouillé que l'intrigue et là, je ne contredis donc pas le verbe épouser. À vouloir tout aborder sans préparer le squelette, le corpus s'en trouve décharné et incapable de soutenir les couvertures.
Omar, jeune adolescent de 14 ans, n'a pas vraiment de chance dans la vie : né pauvre en pleine ville marocaine de Salé, souffrant de l'abandon maternel, il est coutumier de cauchemars récurrents le mettant en scène avec le roi Hassan II. Pour parfaire la situation, il doit gérer un père, anéanti par l'absence de sa femme et de leur fils cadet. Omar partage ses seuls moments de détente avec Khalid El-Roule, un enfant fortuné du même âge, au quotidien diamétralement opposé au sien. Leur relation paraît plus compliquée et plus ambigüe que l'amitié proposée : tout à tour complices ou rivaux, ils s'insultent, se confrontent puis se rapprochent et se confient. Seule, l'indifférence est étrangère à leur modus operandi. La venue du roi à Salé et une participation tenue secrète mais révélée en public vont mettre en exergue les rancœurs sous-jacentes.

Tout y était pour que ce livre soit un très grand livre, d'où mon dépit et ma colère. On garde l'idée mais on défragmente l'histoire autrement. On retient les charges implacables sur le culte de la personnalité royale (toujours présente au Maroc), la lutte des classes, la difficulté d'être une femme au Maroc et de s'assumer, la crédulité, le racisme etc.
Première modification majeure : le style de l'auteur est constitué de phrases à trois pauvres mots et d'un pointillisme ridicule, alors que les vingt dernières pages d'un autre personnage montrent un talent autre et certain. Du coup, il devient difficile d'avaler les 156 premières pages avant.
Deuxième modification majeure : on unifie les deux personnages féminins, à savoir la mère d'Omar et la servante Hadda, en leur proposant une même destinée (pas difficile en soi, tant leur comportement semble proche). Cela aurait un énorme avantage d'expliquer et de lier les deux parties du livre et par la même occasion, d'intégrer pleinement le rendez-vous paternel avec le sorcier à l'histoire.
Moralité : à force de tout diluer, on perd la trace des bonnes idées.

Livre reçu et lu grâce à un partenariat Libfly/Éditions Points.